jeudi 4 septembre 2008

L’Echec de la Straight Pride ?

Cependant, assez souvent, ces manifestations ne rassemblèrent que peu de participants, et la médiatisation fut assez faible. Dans telle ville, par exemple, les contre-manifestants homosexuels étaient pratiquement plus nombreux que les manifestants hétérosexuels eux-mêmes. En ce sens, le mouvement politique qu’est la Straight Pride n’avait pas tenu ses promesses. Cet échec était d’autant plus remarquable que le nombre de personnes mobilisables a priori semblait très élevé. Est-ce à dire que peu de personnes se sentaient concernées par l’hétérosexualité aux Etats-Unis ? Comment expliquer ce déficit d’enthousiasme pour le sujet ? En fait, aux yeux du grand public, ces manifestations semblaient tout à fait inutiles. L’hétérosexualité étant l’option dominante dans la société, il n’était point besoin de la défendre.

Cependant, les choses n’étaient pas si évidentes. La Straight Pride aurait pu trouver un certain écho dans la société américaine. En 1995, un sondage paru dans Newsweek Magazine montrait que pour 21% de la population globale, et 43% des chrétiens évangélistes, le mouvement gai et lesbien était « Satan incarné »… Par ailleurs, les demandes des associations LGBT, qu’il s’agisse de la présence des gais et des lesbiennes dans l’armée, ou du mariage des couples de même sexe, toutes ces revendications avaient fortement mobilisé les mouvements chrétiens et les conservateurs depuis quelques années. Ceux-ci avaient réussi à financer des campagnes médiatiques, à faire passer des lois, à faire voter des amendements constitutionnels, et tous avaient expliqué que l’agenda gai et lesbien constituait une menace pour la famille américaine. En ce sens, les citoyens conservateurs ou religieux auraient pu s’approprier le concept même de Straight Pride.

Mais ce ne fut pas le cas. Cet insuccès s’explique de deux façons au moins. Tout d’abord, les organisateurs des manifestations liées à la Straight Pride avaient choisi le plus souvent une ligne ambiguë : tantôt, ils critiquaient les homosexuels, qui menaçaient selon eux la société, tantôt ils expliquaient au contraire qu’ils n’avaient rien à reprocher aux homosexuels, que chacun était libre d’affirmer son choix, et qu’eux-mêmes ne faisaient qu’exprimer leur identité, sans hostilité aucune envers qui que ce fût. Cette attitude était peu faite pour attirer à eux les réseaux des mouvements radicaux, qui avaient su mobiliser leurs troupes par exemple en s’opposant au gay marriage. Cette manière de dénoncer sans dénoncer déconcertait le grand public. Etait-ce de la faiblesse, ou de l’hypocrisie ? En tout cas, à force d’expliquer qu’ils n’étaient pas homophobes, ils avaient réussi à détourner d’eux-mêmes une bonne partie de leur auditoire potentiel. En définitif, leur objectif paraissait peu clair ; leur agenda était fort peu lisible : que signifiait finalement la défense de l’hétérosexualité ?

Ensuite, cet insuccès s’expliquait aussi par le déficit d’organisation du mouvement. La Straight Pride était une notion a priori séduisante, des citoyens divers s’en réclamaient sur internet, créaient des T shirts, montaient des blogs, organisaient des campagnes plus ou moins spontanées, mais sans chercher à se structurer de manière plus rationnelle. Certaines associations plus importantes avaient tenté de reprendre le thème, mais sans véritable coordination. Par ailleurs, elles défendaient souvent des idées assez différentes, pour ne pas dire assez opposées. Certaines étaient plutôt religieuses, d’autres plutôt politiques, les dernières se voulaient indépendantes. Certaines étaient franchement homophobes, et le revendiquaient, d’autres affirmaient qu’elles ne l’étaient pas, et s’en défendaient. Bref, il y avait autour de la Straight Pride une certaine confusion : pas d’objectifs clairs, pas de réseaux organisés ; partant, pas de succès.

Cependant, il convient de relativiser cet échec. Tout d’abord, le mouvement était encore assez jeune. En quelques années à peine, après tout, il avait réussi à essaimer dans tout le pays, fût-ce de manière désordonnée. Plusieurs grandes associations s’y étaient impliquées déjà de manière active. Surtout, chose non négligeable, les promoteurs de la Straight Pride avaient réussi à introduire une certaine nouveauté dans le cadre théorique des questions de sexe et de genre. Ils avaient mis au jour la question hétérosexuelle, ils l’avaient mise en avant, et l’avaient problématisée. En cela, ils avaient déjà gagné une victoire intellectuelle.

4 commentaires:

Gonzague a dit…

Il me semble surtout que la Straight Pride est identifiée par une majorité d'hétérosexuels comme une manifestation qui dénote un déni d'homosexualité. Si j'étais organisateur de cette Straight Pride, je m'interrogerais sur ma sexualité avec un peu plus de lucidité. Donc (mais pourrez-vous entendre ceci et surtout le laisser apparaître sur votre blog) Gay et Straight Pride ne sont qu'une seule et même manifestation, une même affirmation qui s'exprime sur le mode de la revendication et sur celui du déni.

Louis-Georges Tin et Teknad a dit…

Nous n´avons aucune raison de ne pas "laisser apparaître" ce commentaire. Au contraire, d´ailleurs, nous serions curieux d´en savoir davantage sur ce que vous entendez quand vous rapprochez ainsi la Straight Pride et la Gay Pride...

Gonzague a dit…

Et bien la Straight Pride est à mon sens le fait d'homosexuels refoulés. Quel intérêt à manifester pour revendiquer son hétérosexualité quant on est hétérosexuel ? Aucun. Il me semble donc que la Straight Pride est une Gay pride "dans le placard", un objet étrange de revendication sociale, qui pourrait se résumer ainsi : "Laissez-nous refouler notre homosexualité !". Il me semble que la Straight Pride est la manifestation des homosexuels fiers de le nier. C'est un peu paradoxal comme analyse, mais je la trouve efficiente.

Louis-Georges Tin et Teknad a dit…

C´est en effet paradoxal ;-) Il faudrait faire une psychanayse des participants de la Straight Pride -mais nous laissons ce soin à d´autres...